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L’abstract de l’article les Enfants absents
Publié 1 juillet 2012 dans articles publies 0 CommentairesJe suis frappé par la similitude des symptômes rencontrés chez les enfants victimes de traumatismes et ceux regroupés sous le vocable réducteur et inexact de « jeunes de banlieue » que je suis amené à recevoir. À l’heure où la Garde des Sceaux annonce un « régime civil spécial » applicable aux délinquants âgés de moins de 13 ans, qui pourront par exemple être placés en « retenue » durant les interrogatoires, se pose la question de la responsabilité des mineurs.
Dans le cas bien particulier des enfants soldats, la question « faut-il les juger ? » est parfois posée. Cette question mériterait un vrai débat, sûrement riche et contradictoire, où viendraient se confronter deux visions, celle de la Justice et celle des soignants.
En effet, dans une atroce répétition, le risque est majeur de faire de ces enfants des « boucs émissaires » de conflits qui les dépassent. De les transformer en coupables par procuration. De déplacer la culpabilité !
Lorsque les adultes sont privés de droits, les enfants sont privés de tout, ils deviennent des enjeux, des proies vulnérables pour les prédateurs militaires et politiques. Est-il pratique plus barbare que d’envoyer au front des gamins de 7, 9, 15 ans ? Est-il plus inimaginable vision que celle de ces « sergents » aux mains tellement trop petites pour les kalachnikovs qu’elles portent ?
De ces enfants combattants c’est tout ce qui nous est donné à voir, des regards durs, des mains trop petites pour les machettes ; vignettes du pittoresque atroce dont l’époque est friande. Recevoir en soin ces gamin(e)s, c’est rencontrer des enfants maturés par le traumatisme, mais des enfants !
Ils ne sont plus ces enfants-soldats, drogués, violentés, violés, pervertis servant dans les plus sales des guerres, ils redeviennent des ados !
Les sévices qui accompagnent leur « enrôlement » les conditionnent à accepter de commettre et de voir commettre les pires cruautés sans ciller. Ceux qui se sont soi-disant (et que cela est « déculpabilisant » pour les vrais responsables) portés « volontaires » ont tous, auparavant connu la désorganisation totale de leur famille ou de leur communauté, voire le massacre sans merci de celles-ci. Lorsqu’ils réussissent effectivement à fuir, parce qu’ils sont plus résistants, plus brillants, plus compétents que d’autres, ils arrivent porteurs de symptômes psychiques lourds. C’est à l’évidence le moment d’enfin les considérer comme porteurs d’un double trauma celui d’avoir été victime mais aussi auteur.
C’est donc aux praticiens de traiter cette facette de l’horreur : les remords d’être encore vivants, la culpabilité dévorante, les idées suicidaires, le tout enfoui sous blindage imité des atroces adultes qui les ont pris en main. C’est aux praticiens de se saisir de leur fragilité qui est en fait aussi une force : leur personnalité non encore construite d’enfants et d’adolescents, celle qui a été piétinée est restée « plastique » et donc réparable ! À ce moment se situe la chance à saisir.
Comment envisager de juger des enfants qui ne sont pas responsables ? ils n’ont pas l’age de voter, ils n’ont pas le droit de conduire une voiture avant 18 ans et l’on voudrait les juger pour des actes qu’ils ont été forcés de commettre ! On me rétorque souvent que certains ont proposé délibérément leurs services ! On me dit parfois la même chose avec les pédophiles : « il y a des enfants qui séduisent les adultes !». La belle affaire ! Le rôle de l’adulte est bien de dire non. D’assumer SON rôle éducatif et protecteur, de mettre des limites. Ce n’est certainement pas de cautionner ces pratiques intolérables, et à fortiori de trouver dans ces jeunes psychiquement démolis de parfaits boucs émissaires qui endosseront une culpabilité qui n’est pas la leur.
Offrons leur la possibilité de croire à un autre possible !

© Docteur Pierre Duterte Psychothérapeute – Thérapeute familial – publié dans la Correspondance de la Voix de l’Enfant Juin 2009
publié dans la lettre de la Voix de l’Enfant
Enfants soldats, partout dans le monde!
La place de l’enfant est constamment foulée aux pieds dans le monde moderne, sur fond de discours solennels sur la fin de l’esclavage, de respects des droits de l’enfant, d’égalité des chances, d’éducation pour tous, de démocratisation par Internet et j’en passe. J’ai croisé beaucoup d’enfants qui avaient souffert au-delà de tout d’avoir été mis à une place impensable : celle de soldats.
Ce drame est venu m’exploser à la figure il y a une dizaine d’année quand sont arrivés dans mon bureau les enfants de Sierra Léone. Ils avaient certes vécu le drame d’avoir été enrôlés, utilisés, mais, pour tous ceux que j’ai reçus, ils avaient vécu l’expérience « initiatique » d’être confrontés à la violence dans ce qu’elle doit avoir de plus absolu. Contraints qu’ils avaient été, sous menace de mort d’assister qui au viol de sa mère, de ses soeurs, à l’amputation sauvage de bras de jambes de ses frères, sœurs ou voisins, au massacre de toute la famille et j’en passe, sachant ce que les mots peuvent faire mal. Un de mes jeunes patients, parmi les plus éprouvés; avait été contraint de jouer au football avec la tête tranchée de son père.
Pareils « spectacles » transforment ces adolescents en témoins impuissants. Toute réaction, aussi dérisoire soit-elle, les mettrait immédiatement en danger de mort, l’inimaginable colère qu’ils emmagasinent fait le lit de la violence, de l’identification à l’agresseur.
Comment imaginer qu’il existe aujourd’hui encore des adultes capables de « donner cet exemple »? capables de mettre des kalachnikovs dans des mains d’enfants, et de leur faire croire qu’un gri-gri, qu’une piqûre ou une cigarette magique les rendra invincibles. Comment ces gamins peuvent encore croire que le rôle de l’adulte est de protéger, de donner les règles? J’en ai reçu qui avaient été au combat à 8 ans, qui avaient été nommés « sergent chef » à 11 ans parce que les autres avaient 9 ans.
Les médias ont diffusé de nombreuses images d’enfants combattants ; ils n’ont montré souvent que des regards durs, des mains trop petites pour les AK 47 ou les machettes, vignettes du pittoresque atroce dont l’époque est friande, mais je suis toujours frappé que l’on ne montre que des enfants noirs.
Comment ne pas penser aux enfants colombiens embrigadés par les FARC? Mais aussi pourquoi ne pas balayer devant nos portes, si près de chez nous? Pas seulement en se rappelant ces images terribles d’un Hitler, qui, sortant un instant de son bunker, quasiment sans plus d’armées, pinçait « paternellement » la joue d’un gamin de Berlin en feu pour lui faire croire qu’il pourrait par son combat sauver le IIIe Reich de l’abîme. Mais aussi en pensant aux enfants utilisés en Irlande du Nord, il y a peu, ou en se révoltant du fait qu’il y a 15 mineurs britanniques envoyés combattre en Irak depuis 2003 et parmi eux quatre filles, en dépit de la ratification par la Grande-Bretagne d’un protocole de l’ONU sur les enfants-soldats.
Que l’enfant soit anglais, irlandais, arabe, tchétchène ou africain, il est d’abord un enfant. Son monde a été détruit et son psychisme cabossé en même temps.
Pour moi le psychisme de l’enfant est un peu comme de la pâte à modeler: quand elle est « jeune » un coup l’écrase certes, mais que cette plasticité qui la rend si malléable permet AUSSI toutes les reconstructions.
Contrairement à une idée bien ancrée dans les esprits, la torture ne sert pas à faire parler mais au contraire, à faire taire. Taire non seulement la victime mais aussi par un effet communicatif de la terreur, faire taire l’entourage, la presse, l’opposition.
Elle n’empêche pas d’écrire.
Dans ce livre, le Docteur Duterte propose de partager quelques portraits de victimes au travers de leurs récits, fragments des échanges qu’ils ont eus ensemble. L’inimaginable de la torture fait qu’il est difficile d’appréhender l’enfer par lequel sont passés les milliers de patients qu’il a reçu depuis 1984. Par quelques portraits sont mis en exergue la résistance, le courage, l’Humanité avec un très grand H de ces hommes, femmes et enfants qui ont eu, pour des raisons toutes injustifiables, à endurer ce que l’inhumanité à produit de plus fort. C’est bien l’appartenance à l’humanité qui se dégage de ce livre, cette humanité qui devient ici la façon la plus admirable de contrer, de mettre en échec la barbarie des tortionnaires. Même s’ils se croient parfois battus, écrasés ces hommes et ces femmes sont la preuve évidente de l’échec des bourreaux. C’est le courage, la victoire des victimes qui se dégagent de ces pages terribles.
Né en 1953, à Tourcoing dans le Nord, sitôt médecin le docteur Pierre Duterte s’installe pour deux septennats de pratique de la médecine générale de campagne à Arleux (de mai 1981 à juin 1995). En 1994 il s’engage comme médecin bénévole, puis en 1995 devient salarié et enfin médecin directeur d’un centre de soins pour victimes de torture. En 2001 il co-fonde l’association Parcours de Jeunes, puis ouvre en 2002 le Centre de Soins Parcours d’Exil. En 1994 il est nommé Généraliste d’Or pour son activité professionnelle et ses engagements. C’est l’aboutissement d’un long processus qui a commencé par la lutte contre la peine de mort, en particulier aux États-Unis et ses deux rencontres avec des condamnés à mort dans une prison du Texas, qui l’a amené de la médecine générale à ces années de prise en soin de victimes de torture et d’atteintes aux Droits Humains
© Docteur Pierre Duterte Psychothérapeute – Thérapeute familial 
Le trajet migratoire paru dans la revu Eurorient mai 2009
Publié 30 octobre 2010 dans articles publies 0 CommentairesLe trajet migratoire imposé par l’exil paraît souvent simple : il y a eu torture, violation des Droits Humains, la victime quitte son pays et trouve asile dans un autre pays. Quoi de plus simple ? Le raconter aidera la victime à « se libérer ». C’est sans compter sur le pouvoir de la torture qui fait taire, c’est oublier que le trauma vient impacter le récit, c’est méconnaître les conditions d’accueil peu « apaisantes » faites le plus souvent aux victimes au terme de CE « voyage ».
The migratory journey may look simple: there was torture, violation of Human Rights, the victim left his country and found asylum in another one. What could be easier? To talk about this trip will help the victim to feel free. This is forgetting the power of torture that forbids the victims to talk about it, this is forgetting that trauma smashes the story; this is being unaware of the non peaceful accommodating conditions, offered most of the time to the victims, at the end of THIS trip.

Thérapie familiale en situation extrème publié par l’EFTA (european family therapy association)
Publié 30 octobre 2010 dans articles publies 0 CommentairesThérapie familiale en situation extrême
La thérapie familiale pour des victimes de torture
Un moment de vie (de survie, de sur vivants) parmi tant d’autres que nous sommes amenés à recevoir : un couple et une jeune fille de 11 ans et un bébé de quelques mois, dans les bras de sa mère, se présentent en consultation au motif que « la petite fait des cauchemars ». D’emblée la position des parents m’intrigue, ils sont « séparés » par la jeune fille et s’asseyent même en plaçant leur corps non parallèle mais se tournent presque dos sans avoir bougé les chaises.
Très vite j’ai l’impression de ne rien comprendre à ce qui se joue. Monsieur malgré une apparente douceur semble « fâché », la jeune fille à l’air « paumée » au milieu de ses parents. La mère porte contre elle son bébé et à l’air « mécontente », ailleurs. Une première explication vient quand je parle de leur bébé et que le mari me reprend et me dit « non… SON bébé ».
Je leur propose de faire un génograme pour m’aider à me retrouver. En fait , dans leur pays, avant que tout ne bascule, ils avaient trois enfants, pour des raisons politiques ils ont du fuir chacun de leur coté le père emmenant sa fille dans sa fuite, la mère fuyant de son coté, laissant les deux plus jeunes à des proches. Les deux parents ayant été séparément torturés, violés L’épouse après un long périple arrive en France, essaie d’avoir des nouvelles de sa famille. Quatre années de difficultés, de solitude, d’inquiétude passent. Elle finit par être convaincue qu’elle est veuve, et fini par répondre aux attente d’un compagnon qui lui propose réconfort et logement. Peu de temps après la voilà enceinte. A l’annonce de cette grossesse le « compagnon » l’abandonne et la revoie à la rue. Dans les méandres de la demande d’asile, elle apprend des autorités françaises que son mari a, lui aussi fait une demande d’asile, que celui de qui elle croyait être la veuve, son ex époux est en France avec leur fille aînée. Des retrouvailles ont lieu. . Tout cela après que les deux aient été violés, la fille aînée ayant été témoin d’une partie des tortures imposées au père. Un thérapie familiale est proposée. Pour compléter le tableau, après une dizaine de séances ils viennent en allant de nouveau manifestement très mal et expliquent qu’ils viennent apprendre que les deux enfants qu’ils n’avaient pu emmener dans leur fuite étaient mort peu après, et que personne n’avait depuis six ans osé leur annoncer leur assassinat.
Est-il possible de faire de la thérapie familiale dans des situations « extrêmement extrêmes » ? quelles sont les difficultés à surmonter ?
La première question à se poser est : quelle famille recevons-nous ?
L’exil qui fait suite aux violences, à la torture, destructure, fait exploser les familles. Qui vient en consultation, quelle est la famille que nous avons dans notre cabinet ? Celle qui a suivi la « victime désignée » dans l’exil, ses membres ayant aussi eux, bien souvent, été victimes de sévices voire de tortures sans pouvoir, ou vouloir en parler ? La famille exilée, qui a du « laisser » au pays plusieurs de ses membres ? La famille « reconstituée » en France ? Que dire des Mineurs Isolés Etrangers (MIE), qui peuvent paraître de fait de leur statut d’isolé comme peu qualifiés pour une thérapie familiale, mais qui, avant de se retrouver malgré leur jeune âge, seuls en France, ont le plus souvent vu périr leur famille, ont été victimes d’insoutenables violences, qui ont parfois été amenés à faire la guerre à 7, 10 ou 15 ans ? C’est par le biais la thérapie familiale de réseau où la famille est vécue au sens le plus large… Famille d’accueil, éducateurs, référents de l’aide sociale à l’enfance que nous avons fait le choix de leur proposer des thérapies familiales !
Dans tous les cas, les sévices, les tortures endurées par le père, la mère ou les deux, par les mineurs voire les sévices qu’ont été contraints de faire endurer, la peur, les cauchemars hantent le système familial autant que la personne victime.
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Ce sont donc des famille explosées, déstructurées depuis l’épreuve traumatique que nous recevons, ce sont des MIE vivant dans des conditions d’une extrême précarité, ou au mieux dans des foyers pour mineurs où ils sont souvent, s’ils ont été enfants soldats et ont pu en parler, vécus comme des «enfants dangereux», certains allant même jusqu’à oser les classer dans la catégorie de « psychopathes irrécupérables ». ce sont des enfants « incompréhensibles » qui viennent essayer de s’installer dans une famille d’accueil qui elle non plus ne peut imaginer ce qu’est la vie dans un état totalitaire ou en guerre.
Comme on le voit la situation extrême, dans le cas des patients que je reçois est sous tendue par « l’histoire traumatique ». La torture au sens large (incluant les mutilations sexuelles et les mariages forcés etc.) a, on s’en doute, des impacts redoutables, déflagrants et multiples. Les conséquences du traumatismes majeur se font sentir à différents niveaux dans le cadre d’une prise en soins :
→sur le thérapeute : L’histoire traumatique des personnes réfugiées confronte les professionnels à des souffrances vécues intenses mais aussi aux logiques terrifiantes de certaines volontés de puissance. Le caractère inouï, totalitaire, pervers de ces entreprises de destruction peut avoir un effet de sidération sur l’intervenant qui peut le priver de ses réflexes professionnels. L’horreur peut amener à des réactions qui « pavées de bonnes intentions » peuvent avoir des effets catastrophiques.
Pour cette raison, il est nécessaire de prendre conscience et connaissance de ces logiques, de ce former. Certes pas pour « s’endurcir » mais plutôt pour éviter un dommageable déplacement de l’effroi vers les intervenants. C’est la volonté de puissance et de destruction d’autrui qui sont terrifiantes, et non les victimes.
→sur le cadre familial. -L’exil est aussi un des facteur majeur qui guide la thérapie, il ne faut jamais perdre de vue que ces familles viennent d’un autre monde que le nôtre, différences d’habitudes dites culturelles ; de liberté de hiérarchie familiale, mais surtout la dictature d’un régime totalitaire induit très souvent des comportements totalitaires sur le système familial. Il apprend que celui qui crie le plus fort est celui qui gagne… qu’il faut être violent brutal, armé pour être « protégé » ou « tout puissant ». c’est bien cette « toute puissance » que peut revivre le patient face à un intervenant « qui sait » ; et lui faire croire que plus rien ne changera jamais dorénavant.
À l’inverse le système totalitaire n’apprend pas, par exemple, que l’on ne va en prison (normalement) que si l’on a commis un acte répréhensible, contraire à la Loi… je me souviens de ce père iranien, incarcéré et torturé à la prison de Téhéran, peu après la « Révolution des Mollahs » qui ne pouvait, du fait de ses humiliations parler de son incarcération, fait l’impasse sur cette période d’absence. Le fils apprend arrivé en France que les criminels, les voleurs vont en prison mais pas ceux qui commettent le délit de penser autrement que le bon président ! donc ipso facto ils deviennent, se vivent et sont donc vécus comme des enfants de taulards… Ce système fonctionne bien à tous les échelons… Ayant été reçu par le chargé du mécénat d’une très grande entreprise française à qui j’exposais le but de notre travail, après un moment ce personnage attentif devait résumer « si je comprends bien vos patients sont des communistes qui n’ont pas su la fermer… » il est évident que loin de faire parler, la torture fait taire et la dictature empêche de penser !
Le traumatisme et ses conséquences associés à l’exil bouleversent la structure familiale, imposent brutalement une recomposition des rôles et places de chacun, avec bien trop souvent une « parentification » des enfants. L’ascendant que prennent ces derniers sur leurs parents se développe insidieusement grâce à l’école qui les sort de « l’isolement familial ». Ils deviennent les interprètes officiels de la famille, et les médiateurs avec les administrations, les services sociaux, ils deviennent écrivains publics et même gestionnaires de la famille. Il n’est pas rare de voir les enfants parler, lire et écrire le français au bout de quelques mois d’exil, tandis que les parents peinent à balbutier des phrases usuelles venant, bien involontairement, renforcer l’idée de déchéance sociale qui humilie quotidiennement leurs parents. Cette situation renforce rapidement le sentiment de déchéance qu’éprouvent les adultes et enferme les enfants dans une « double contrainte » les obligeant à réussir pour aider leurs parents mais pas trop, pour ne pas les humilier. Une autre source de difficultés pour les enfants vient de la méconnaissance, voire du déni, de leur propre histoire traumatique.
Quand le père ou la mère, ou pire quand les deux parents ont été victimes de sévices, leur caractère et donc leurs comportements sont profondément changés, leurs repères ont volé en eclats ; les autres
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membres de la famille se retrouvent face à une ou des personnes inquiétantes, voire violentes, qu’ils ne reconnaissent plus et qu’ils ne peuvent ni comprendre, ni tenter d’aider.
De même, lorsque les familles ont été séparées trop longtemps, les différences de vécus pendant les années de séparation, les difficultés de la vie quotidienne en France, les espoirs déçus, etc. deviennent des sources de conflits à l’occasion de retrouvailles pourtant tant attendues. La partie de la famille restée au pays a eu, elle aussi, à souffrir le plus souvent de harcèlement voire bien pire, de représailles directes causées, par exemple, par la fuite du chef de famille.
Il leur est le plus souvent impossible de parler de ces mauvais traitements pour de multiples raisons, la principale étant que le secret devient la règle de fonctionnement de la famille. Et comment ne pas essayer de faire de son mieux pour essayer, croire avoir réussi à faire son « travail » : protéger ses enfants ?
Un exemple patent de cette impossibilité à admettre que les enfants puissent être englobés dans la sphère des victimes me fut présenté par une mère, visiblement souffrant d’un syndrome dissociatif majeur. Elle avait, révéla-t-elle, été violée par cinq militaires.
- Heureusement, ajouta-t-elle, les enfants n’ont rien vu. Je demandai à voir les enfants. Le premier fut le fils de 11 ans, gamin jovial. Après avoir répété
plusieurs fois, la casquette vissée de travers « à la mode » sur la tête : « Tout va bien, la France c’est super », brusquement, il enchaîna, le regard absent : – J’ai assisté à l’amour forcé de ma mère. Il devait répéter cette phrase terrible plusieurs fois, sans s’interrompre, sans pause.
Il s’était visiblement soulagé d’un poids. Une fois apaisé, il ajouta qu’il en faisait des cauchemars. Dans cette séance particulièrement poignante, j’évitai de lui faire revisiter ce souvenir. Nouvel entretien avec la mère. Évoquant le viol, elle expliquait à nouveau que ses enfants n’avaient rien vu.
-Ils étaient où les enfants pendant que vous étiez ainsi torturée ? – Je les avais cachés sous le lit… Ils n’avaient sans doute pas vu la série des viols dans leur abjecte crudité. Mais ils en avaient quand même vu et entendu assez.
Comment espérer alors un épanouissement individuel et familial harmonieux ? Une prise en charge à ce niveau permet de restaurer des cadres intra-familiaux rendant moins problématique l’insertion de chacun et de tous dans la société française.
- La torture dans ma pratique, la torture est à l’origine et fait le lit des symptômes.
Comme le dit très justement maître Robert Badinter dans la préface de Terres inhumaines:
L’être humain est d’abord corps. Et ces corps martyrisés, dans ces pages brûlantes donnent son sens à la lutte contre la torture. Ces femmes et ces hommes ont connu le pire, sous des régimes et des cieux divers, comme s’il existait à travers les temps et les sociétés, une internationale de la torture. Leur récit nous prend à la gorge. Ils ont enduré coups, brûlures, viols, étouffements, ruptures d’os et de tendons, privations de soins. À travers eux, nous vivons toutes les pratiques sophistiquées ou brutales de la violence physique ou morale sur l’être humain, qu’on veut faire souffrir jusqu’à la mutilation ou la mort pour lui arracher un secret ou simplement parce qu’il est l’Autre, l’être qui doit payer de son corps ou sa vie l’indignité d’être différent ou proclamé tel. Et aussi, les tortures plus subtiles qui visent à détruire psychologiquement l’être humain, en l’atteignant dans sa dignité, en ruinant en lui tout respect pour lui-même et pour les autres. Toute la panoplie du sadisme et de la cruauté se déploie dans ces tortures et demeurent inscrites dans la chair et dans l’âme de ces victimes.
Je pense que ceci résume de façon « soft » ce que traversent nos patients dans les « terres inhumaines ».
Une place très particulière doit être réservée à la disparition
Edith Goldbeter a développé un concept, celui du tiers pesant, l’absent qui est très présent. Ce concept est souvent dans nos prises en soins une réalité :le conjoint disparu, le ou les enfants restés
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au pays et dont on a peu ou pas de nouvelles. En effet, car elle ne touche pas la victime désignée, mais elle est d’une redoutable efficacité : la disparition. Pourquoi fait-on disparaître quelqu’un ? Pourquoi ne pas se limiter à l’arrêter, à l’emprisonner, voire à l’exécuter ?
La réponse est probablement plus simple qu’il n’y paraît. La disparition mine la société dans ce qu’elle a de plus fondamental en elle, les rites de deuil qui suivent la mort officielle. La disparition empêche tout travail de mémoire. Elle bloque la pensée. Elle rend fou. Ce n’est sûrement pas pour rien que des femmes, mères, épouses, sœurs, filles, tournaient en rond, sur la Place de Mai, à Buenos-Aires, pendant la dictature argentine. On les appelait les « Folles de Mai ».
Elles n’avaient pas le droit de manifester, alors elles marchaient sur cette place, devant le bâtiment de la présidence, la Casa Rosada. Elles contournaient l’interdiction de banderoles en portant toutes un fichu blanc sur la tête. Elles voulaient savoir où étaient leurs enfants enlevés et disparus, victimes pour beaucoup du sinistre Plan Condor1.
Elles ne pouvaient supporter de ne pas savoir. Le drame spécifique de la disparition se noue très vite, la mise en scène comportant souvent un enlèvement. À l’instant où vous êtes arrêté commence votre mort sociale. Vous devenez non-existant. Les acteurs de cette mise en scène sont souvent des policiers en civil, banalisés. Vous n’apparaissez plus sur des registres, la justice ignore où vous pouvez être, les autorités aussi. Le silence tombe, le doute s’insinue. Si, au bout de plusieurs années, les survivants décident : « Maintenant c’est sûr, il (ou elle) ne reviendra plus » cela équivaut pour eux à décider de la mort du disparu, parent, compagne, mari. Après un terrible travail de recherche infructueux, d’enquêtes, de prise de risques, c’est à vous qu’appartient en plus la décision impossible de ne plus accepter les éventualités de l’emprisonnement, de la fuite. Vous voilà contraint de vous faire à l’idée que cette personne est morte. C’est à vous que revient l’idée de la tuer. Décider qu’il ou elle est mort(e), c’est aussi se dire qu’il ou elle n’aura pas de sépulture, quand il n’y a pas de sépulture, un peu comme les « ghosts-houses » du Soudan ou les « ghost-detainees », toute la ville, le pays tout entier devient une sépulture possible. Car pour commencer le travail de deuil a besoin de preuves, de certitudes. Il faut que la mort ait une réalité pour que le symbolique puisse se manifester. Dans la disparition, il n’y a rien de tout cela. La fonction de groupe que revêt tout enterrement est aussi gommée. Le rôle fédérateur, donc dérangeant par essence pour le pouvoir, des condoléances, quelque forme qu’elles puissent prendre, ne peut avoir lieu. Même la machine médico administrative ne peut fonctionner, le certificat médical de décès ne peut être délivré. La mort est volée à la mort. La disparition a bien pour but de tuer la mort, de priver la société de ses rites de deuil, en cela elle est « sociéticide ». La disparition s’applique également à l’ « éventuel » assassin puisque sans cadavre, il n’y a pas d’assassin, personne sur qui focaliser sa colère ; ici encore cela peut être tout le monde. Et alors que dans un deuil classique le temps estompe la douleur et la mémoire, éloignant progressivement le passé, tandis que l’absence se structure dans le souvenir, ici comme dans toute torture, le mutisme devient la règle, les symboles primordiaux sont tus, tués. Pour beaucoup de nos patients, la disparition de leur conjoint, de leurs parents, de certains de leurs enfants inflige une douleur constante et lancinante. Ils ne savent pas s’ils les reverront un jour, s’ils sont mort ou pas, s’ils ont pu s’enfuir et survivre, ni au prix de quelles tribulations. Cela augmente la culpabilité d’être vivant et en relative sécurité. Attendre, attendre, une attente qui s’additionne à beaucoup trop d’autres. La disparition a tout de même « un avantage » que n’ont pas d’autres formes de torture: elle jouit légalement d’un privilège non négligeable qui rend possible la poursuite pénale des responsables quand ils peuvent être identifiés et même faire éventuellement traîner les dictateurs en justice : la procédure reste active tant que le corps n’a pas été retrouvé. Ce n’est qu’à cette date-là que commence à courir le délai légal de prescription ; c’est, entre autres causes, ce qui a permis de rendre la vie moins douce à Augusto Pinochet. Maigre consolation mais… .
Tout ceci montre que l’exil est un des constituant des problèmes traumatiques qui viennent perturber le système familial mais, malgré toutes ses difficultés, toutes ses embûches voire ses pièges il a été et reste, pour la grande majorité de nos patients, dans le premier temps le seul espoir, LA solution, et… un premier pas dans la recherche d’une hypothétique réparation.
1 Le plan Condor (Operación Cóndor) est le nom donné à une campagne d’assassinats conduite conjointement par les services secrets du Chili, de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay au milieu des années 1970.
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Une conséquence directe de l’atteinte aux Droits fondamentaux de l’Homme qui ont conduit des demandeurs d’asile dans notre pays est qu’ils présentent des troubles psycho comportementaux qui peuvent ne pas être reconnus par leurs interlocuteurs comme tels, car masqués derrière une symptomatologie parfois banale : nervosité, sautes d’humeurs, cauchemars, maux de têtes, troubles de la concentration etc…. ou derrière des troubles plus « dérangeants » pour l’entourage : apparition de réels syndromes dépressifs plus « démonstratifs », mais aussi comportements violents en direction des personnels, des intervenants, ou contre des membres de leur famille, c’est le plus souvent à ce stade que les patients nous sont adressés. Mais malheureusement ces symptômes sont souvent confondus avec des manifestations psychiatriques et donc mal orientés.
Cet « aiguillage défectueux » venant encore renforcer l’idée qui couve très souvent dans l’esprit des patients « qu’ils deviennent fous »
Quelle symptomatologie rencontrons nous le plus souvent : → La maltraitance intra-familiale : C’est en exil qu’apparaît la maltraitance « non-structurelle ». Ces troubles, parfois vécus par les patients comme un signe de « leur folie », sont dans la majorité des cas à l’origine des violences intrafamiliales ou viennent en augmenter gravement l’intensité. Une particularité comparée aux soins que je peux apporter à des familles maltraitantes en France : souvent chez les exilés la demande d’aide thérapeutique est motivée par le fait de l’incompréhension de la violence dont ils font preuve envers leurs enfants ou leur conjoint et dont ils souhaiteraient vivement se débarrasser. Ces cas démontrent que la violence subie à l’âge adulte aussi bien que dans l’enfance, risque toujours de s’exprimer ensuite à l’encontre des plus faibles et des plus proches.
→ La déchéance sociale : Ces victimes que nous recevons avaient, dans leur pays, quasiment toutes, une vie plus que correcte avant que les problèmes ne s’abattent sur eux. Qu’ils soient commerçants, médecins, enseignants, procureurs, étudiants ou fonctionnaires, etc. ils jouissaient dans leur immense majorité d’un niveau de vie tout à fait satisfaisant, et qui de toute façon, était très nettement supérieur à celui qui leur est imposé dans notre pays. Ce n’est pas l’envie de vivre dans la rue, en urgence sociale ou même en foyer qui les a fait venir. Ils n’ont pas choisi ce type de vie… Ils ne nous ont pas choisi, pas plus qu’ils n’ont choisi la guerre, la terreur, la torture, tous ces traumatismes majeurs qui les ont envoyés vers nous. Dans ces temps troublés où l’on nous parle de choisir les immigrants qui seraient autorisés à venir sur notre sol, il est important que nous continuions à venir en aide à ces patients adultes mais aussi aux trop nombreux enfants, qui n’ont pas choisi la terreur, qui n’ont pas choisi d’assister à des massacres, qui n’ont pas choisi de devoir s’exiler ou qui ont dû suivre leurs parents en exil.
L’exil n’est malheureusement dans la grande majorité des cas, pour nos patients, adultes ou enfants que LA solution de la vie. Il est de plus quasiment toujours sans espoir de retour. Il y a un travail de deuil à faire avec ces familles.
⇒ Ce que le médecin thérapeute familial peut offrir aux patients ?
√ Comme médecin : des soins médicaux
Les soins médicaux, compris dans le sens global de soins, et non pas seulement de traitement au coup par coup de symptômes seulement « organiques », soins où l’approche de la souffrance psychique prend toute sa place, sont une nécessité, particulièrement dans le soin des victimes de torture.
Dans le cas des victimes de tortures et d’atteintes aux Droits Humains, ce qui peut parfois être vécu comme deux pôles distincts doit impérativement être pris en compte simultanément. Le tout médical étant aussi restrictif que le tout psychothérapeutique. Le corps devient pour le médecin-thérapeute un média privilégié pour aborder l’indicible, pour approcher le traumatisme et par là, entamer une réparation. Pouvoir prendre en compte la souffrance d’un corps, sans « faire mal » c’est déjà une expérience nouvelle pour une victime de l’horreur de la torture prise au sens large du terme.
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Une partie de l’humiliation qui est collée, depuis la torture, au corps en ce qu’il représente le lieu où se sont concentrées les souffrances, est gommée par le côté médical des soins. Il est possible de parler, de montrer, de se faire aider sans devoir s’abaisser. Redevenir un « patient » comme avant peut être très apaisant et il est au début plus facile de parler de ses douleurs pelviennes ou de ses hémorroïdes que de parler du viol.
De plus, la faculté de prescrire des traitements, qu’ils soient médicamenteux ou de kinésithérapie permet de soulager rapidement certains symptômes, de faire vivre un soulagement qui ne semblait plus possible, ni même imaginable. La chimiothérapie médicamenteuse adaptée permet de proposer un apaisement des manifestations douloureuses que sont les insomnies, les cauchemars, les céphalées, les douleurs articulaires, etc. Il devient alors possible de dégager une place pour le travail psychothérapeutique, un moment de respiration non-entravée.
Le rôle du médecin, au-delà du soin, est aussi de permettre un « déconditionnement », d’autoriser un certain « désenseignement » de ce que le traumatisme a appris de façon brutale. Le soin médical, compris au sens large de la médecine, disons au sens princeps, est d’abord et avant tout l’endroit où se retrouve le sentiment d’appartenir à l’humanité, de l’expérimenter à nouveau.
L’expérience vécue que, sans jugement, sans sectarisme, en confiance, il est possible de se confier, de se faire ausculter, examiner dans l’unique but d’un mieux être est primordiale. Le corps n’est plus un lieu de souffrance mais un lieu de réparation.
Comme psychothérapeute et thérapeute familial √ Thérapie familiale Un ami, rencontré en Guinée, s’exprimait ainsi lors d’une visite récente au Centre de Soins : « J’ai été agréablement impressionné par ce que vous faites désormais, à savoir qu’on s’occupe de « nous autres » désormais aussi. Oui, « nous autres » proches de ceux qui ont subi directement les sévices. (…)Nous aussi qui, en dehors des prisons, y avions une bonne partie de nos pensées (…) Offrir à des familles des thérapies collectives relève à mon sens d’une volonté certaine de susciter plus d’humanité à travers ceux qui en ont été privé. (…) Expulsion de logement, d’établissements scolaires, « pariatisations » familiales, et bien d’autres difficultés qu’on du subir les proches de ceux qui étaient partis dans les geôles. Et que dire de ce retour pour les « plus heureux » et qui ont pu sortir avec la difficile réinsertion avec ceux qui ont appris à vivre sans un père ou qui attendaient tout de lui sans qu’il puisse être à la hauteur désormais, et j’en passe ».
L’approche systémique m’a permis de penser autrement ce qui était une curieuse constante dans le discours des travailleur sociaux à propos des proches d’un patient qu’ils nous adressaient : « L’épouse ne pose pas de problèmes, elle est très discrète, on ne l’entend pas quant aux enfants, ils vont très bien, ils sont très investis à l’école et ont d’ailleurs de bons résultats scolaires ».
Recevoir l’ensemble de la famille permet de découvrir que le vécu émotionnel de la femme et des enfants était bien souvent éloigné de cette image rassurante.
Le demandeur d’asile ou le réfugié porte souvent seul le statut de « victime » et les autres membres de la famille, même s’ils ont été aussi, comme c’est souvent le cas, eux-mêmes, victimes de harcèlement, de sévices, voire de torture se taisent. Combien de parents m’ont raconté leur arrestation brutale, accompagnée de sévices, de viols contre l’épouse, avec l’assurance que les enfants « n’avaient rien vu », rien subi. Et puis au détour d’un entretien « seul à seul » dérobé au thérapeute, on découvre que les enfants savaient, ont vu, entendu, que l’épouse a été persécutée pendant toute l’incarcération du mari. Chacun se tait pour protéger l’autre, persuadé que sa souffrance n’est pas « à la hauteur » de celle du martyr reconnu. Comment ajouter sur SES épaules le fardeau de mes problèmes ? Comment ne pas lui dire que c’est par SA faute que tout cela nous est arrivé ? décidément la torture fait bien taire !
De fait, la structure familiale est disloquée. Les parents ne se sentent plus des hommes, plus des femmes. Ils ne se croient plus capables d’être parents. La vie amoureuse du couple est elle aussi exsangue : les images, souvenirs ou fantasmes, du corps supplicié de l’autre ou du sien propre, dénaturé, parasitent la sexualité. L’exil et les conditions précaires d’existence en France ajoutent à ce tableau une déchéance sociale difficile à supporter. Les enfants sont exposés à ces états douloureux de leurs parents qui sont source de plusieurs formes de victimisation.
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Le rire des enfants exprime une joie de vivre indécente : tant d’autres n’ont pu survivre. Les pleurs des plus petits sont intolérables : il y a déjà eu assez de souffrance. Les risques de maltraitance physique sont réels dans ce contexte. Pleurs, cris renvoient inexorablement à ce qui a été entendu en prison. A ses propres cris, ses effondrements.
Dans le cadre d’une thérapie familiale, il est possible de restituer à chacun une place aussi positive que possible et correspondant à l’âge et au rang généalogique. Les souffrances, la détresse, les sentiments d’abandon peuvent également se parler sans que les enfants ou le conjoint ne soient exposés à la violence des faits. La parole peut être libérée et la famille intégrer progressivement les traumatismes. La thérapie familiale devient un lieu de thérapie de reconstruction.
Docteur Pierre Duterte Médecin directeur du centre de santé Parcours d’exil Psychothérapeute – Thérapeute familial
Auteur de « Terres inhumaines » un médecin face à la torture, préface de Maître Robert Badinter. Editions JC Lattès
Mineurs Isolés Etrangers et Thérapie familiale publié par l’EFTA (european family therapy association)
Publié 30 octobre 2010 dans articles publies 0 CommentairesThérapie familiale chez les mineurs isolés étrangers… ? une impossibilité, un paradoxe, une solu-tion ?
Les Mineurs Isolés Etrangers (MIE), peuvent paraître du fait de leur statut d’isolé comme peu quali-fiés pour une thérapie familiale, mais ils ont eu le plus souvent, avant de se retrouver seuls en France et, malgré leur jeune âge, vu périr leur famille, Ils ont pour la plupart été victimes d’insoutenables vio-lences, ils ont parfois été amenés à faire la guerre à 7, 10 ou 15 ans. Même les MIE missionnés par leur famille, pour « venir » travailler en France, ne peuvent vivre cet « exil » comme un voyage, comme un séjour. Me revient toujours à l’esprit ce jeune chinois, pour qui j’avais dû insister auprès de « l’équipe éducatrice » pour le recevoir, devant une tristesse profonde que je ressentais en le croisant dans la cour du foyer où il était hébergé. Ceux qui l’avaient en charge n’en voyait pas l’utilité « car il ne posait pas de problèmes) il savait pourquoi il était là, pour travailler ».
Peu de temps après le début de la première consultation le voilà qui me déclare « j’étais gentil pour-tant !». Intrigué je lui demande de m’expliquer ce qu’il voulait à l’évidence me dire par là ! « Pourquoi mes parents m’ont jeté comme une poubelle, ça je ne comprends pas ! » et le voilà qui s’effondre. Il était certes missionné, en effet il savait pour quelle raison il était là, il était aisé de croire, (rassurant ?) de penser qu’il n’avait pas été maltraité mais il souffrait intensément.
L’importance pour moi est, comme le montre la situation de ce jeune homme, le constat quel lorsqu’on parle de MIE, l’on parle de victimes ! On ne peut pas être mineur ou même jeune majeur être seul et sans difficulté psychique, sans parler des autres.
C’est ce passage du jour des 18 ans qui est souvent (et dramatiquement à mes yeux), vécu comme une terreur par un jeune pris en soins en France, assimilé au jour où il va, une fois encore, « être je-té ». Comme si un jour vous êtes mineur et donc avez droit à une protection, le lendemain jour de vos 18 ans, vous êtes majeur donc « beaucoup plus grand dans votre tête ! ». Il me semble absurde de croire, ou même de feindre de croire qu’en termes psychologiques, il y a des caps aussi tranchés. La maturation traumatique ne touche pas tout le monde de la même façon. Même en reprenant l’image de Ferenczi, du fruit piqué par un oiseau, tous les fruits piqués ne changent pas à la même vitesse.
Etre mineur isolé, c’est-à-dire être mineur, sans sa famille, (quelles que soient les nuances à apporter au terme “ famille ”) et à l’étranger, par rapport à son pays d’origine. Tous ces termes réunis font le lit d’une histoire, peut être pas systématiquement traumatique, mais douloureuse, et dans mon expé-rience, particulièrement tragique et insoutenable.
On m’objecte parfois que tous ne sont pas isolés, qu’ils ont de la famille en France, qu’ils ont quel-qu’un à qui ils téléphonent, qu’on se demande si tout cela n’est pas que manipulation pour les faire prendre en charge etc etc… Et même si…. une famille qui pour quelque raison que ce soit, de la meil-leure (moins mauvaise) à la pire, vous laisse seul vous débrouiller dans le système de « protection de l’Enfance » n’est-ce pas une famille « traumatisante » ? C’est à minima une famille qui fait défaut au moment présent.
Parfois le fait de faire défaut peut être lié à différentes causes. Ce défaut peut être de toute sorte de nature : la guerre, qui a fait que les parents sont morts ou ont disparu, le défaut de fonctionnement de la famille qui a fait que celle-ci n’a pas vu à un moment donné d’inconvénient à ce qu’un enfant quitte le pays avec quelqu’un plus ou moins de confiance ; la disparition de membres de la famille, ou comme ce jeune Sri Lankais reçu il y a quelques mois les deux : une partie de sa nombreuse famille avait été tuée par la guérilla, le reste (moins deux enfants, dont lui) par le tsunami ! J’entends souvent parler de ces « situations » comme une espèce de fatalité liée à un état socio-économique, mais si tous les parents de tous les pays où l’on ne mange pas à sa faim, où le travail n’est pas assez rému-nérateur envoyaient leurs enfants à l’étranger, cela se saurait ! et combien émigreraient de France vers un autre « Eldorado ».
Par définition pour moi, ce sont des situations qui poussent à se questionner sur la nature de cette famille, et le vécu de l’enfant dans cette famille là, la globalisation n’est pas de mise ici.
Et puis le fait qu’ils soient étrangers, n’implique pas n’importe quel éloignement de la famille. Certains enfants quittent leur famille à l’intérieur du territoire, restent en famille au sens large, mais les enfants ou adolescents que je reçois sont éloignés de leur famille et de leur milieu de 500 à 5000 kilomètres, voire plus, et savent qu’il n’y a pas de retour possible sans mettre en jeu leur vie !
Il est donc possible, pour moi indispensable, de penser que la situation de Mineur isolé est systéma-tiquement traumatique parce que le fait d’être mineur ou très jeune majeur met ces jeunes gens dans une situation de vulnérabilité qui les expose à très haut taux aux traumatismes, et les mets dans une situation où il ne peuvent être « tranquille », obligés sans cesse qu’ils sont de veiller à se protéger, de se méfier de tout, d’être responsables, de ne jamais pouvoir souffler.
Outre toutes les situations de maltraitance qui se traduisent par la fuite de l’enfant ou par le projet de se servir de l’enfant comme d’une tirelire parce que l’on pense qu’il pourra procurer des revenus une fois à l’étranger, il y a aussi les sévices, les tortures endurés par le père, la mère ou les deux, par les mineurs, toutes ces horreurs qui hantent leur séjour en France.
Une thérapie familiale mais avec quelle famille ?
Par le biais de ce qui représente la famille au sens le plus large, au sens que certains MIE ont compris quand, même face à l’effroi pudibond ou dogmatique de certains éducateurs ou thérapeute, ils en viennent à demander à être autorisés à appeler leur thérapeute « tonton » ou leur éducatrice « maman » ou plus simplement les intitulent-ils ainsi tranquillement dans le répertoire de leur portable. Combien n’ai-je pas entendu de jeune conter avec surprise les réactions parfois violentes de la per-sonne en face d’eux qui s’entend appeler de ce qualificatif qui après tout n’avait pas le même sens « chez eux » que chez nous. Et qui pourtant vient donner une connotation protectrice à des institu-tions qui parfois ne le sont pas ! un mineur s’est vu remettre en place par son éducatrice quand il de-mandait un rendez-vous avec moi « mais qu’est ce qu’il te fait donc pour que tu veuilles ainsi aller le voir si souvent ?… c’est quand même pas ton père !» A cette étrange conception de la relation d’aide ce gamin brillant devait répondre « disons que je vais voir mon beau-père ! ». Pour avoir le dernier mot, que ce gamin lui laissa bien volontiers et avec raison,… l’éducatrice devait ajouter « tu verras lui aussi, il te laissera tomber ! ». Rester pantois ou faire un signalement devant une telle « maltraitance ? ».
Une « famille » qui peut être formée par un réseau composé des intervenants sociaux de l’Aide So-ciale à l’Enfance, la famille d’accueil, ou les éducateurs référents ou « choisis » comme tels par le mineur. Ces personnes devenant peu ou prou, volontiers ou à leur corps défendant, des « substituts parentaux », au moins des personnes qui portent la responsabilité de faire « grandir » un ou une jeune en difficulté.
Ce n’est pas toujours situation aisée, elle l’est d’autant moins que si le traumatisme atteint, bouleverse à celui qui l’a vécu et qui se sent « hanté » par lui et par ses conséquences, il peut aussi bouleverser ceux qui en reçoivent le récit. Le traumatisme structure tous les êtres humains: c’est à dire qu’après un traumatisme, il n’est plus possible de vivre sur les « repères d’avant ». C’est le traumatisme qui crée les nouveaux jalons ; c’est la nouvelle expérience de référence par rapport à laquelle l’on fonc-tionne. Chez les enfants, ce constat est encore bien plus puissant
Car l’adulte a eu le temps de se forger une personnalité avant le traumatisme, même s’il y a eu un aménagement autour du traumatisme, une traduction, des sublimations de tous ces événements mis bout à bout qui se sont passées et qui ont abouti à la personnalité de l’adulte. Il y a des choses qui resteront inchangées toute la vie, imprimées, mais heureusement d’autres qui pourront évoluer selon les circonstances.
Chez les enfants, les adolescents, la traduction du traumatisme ne passe pas par les filtres multiples qui ont forgé la personnalité de l’adulte. La traduction est beaucoup moins complexe, beaucoup plus directe. Il y a un lien qui peut paraître simpliste mais qui existe entre les comportements, les dires et les attitudes des enfants et leurs expériences vécues. C’est une réalité parfois difficile à entendre parce que cela nous met tous en cause finalement car on a tous été enfant, parfois parent, mais c’est vrai que l’enfant se construit par rapport à ses références. Et quand il y a une expérience aussi puis-sante que le traumatisme, elle va avoir un effet très fort sur les comportements, les attitudes, les croyances de l’enfant.
Revers de la médaille, j’ai toujours comme exemple celui de la pâte à modeler. On n’en trouve plus guère comme celle que mes parents me donnaient, en bâton de différentes couleurs, réunis en forme de cube. Au début, sortie de l’emballage, elle était souple malléable. Après un moment d’utilisation elle avait tendance à durcir, à se rigidifier… à ne plus supporter les déformations, à perdre des mor-ceaux, à ne pas vouloir se recoller.
Je suis convaincu que l’on peut comparer les capacités plastiques du psychisme de ces jeunes gens à la pâte à modeler. Je n’ai jamais vu un adulte récupérer ad integrum de la torture, (comme j’aime à le dire on ne traverse pas à pieds une rivière sans ressortir mouillé, et même séché il reste toujours un peu de poussière) j’ai vu une grande majorité de ces jeunes garçons et filles se redresser, se remettre en route, réussir. On a eu beau taper fortement sur le bloc de pâte à modeler, on a pu l’écraser, l’aplatir, il est possible si on s’y prend avec soins, avec soins, de redonner la forme quasi originelle à l’ensemble, la couleur est un peu mélangée certes, mais la forme est redevenu celle d’origine. Chez les adultes c’est beaucoup moins évident. Les coups ont fait sauter, se détacher des fragments durcis, plus ou moins importants. La partie plus malléable se reforme, se remet en forme, mais on n’arrive pas à réintégrer les petits ou les gros fragments qui ont été brisés, détachés. Les séquelles sont plus évidentes, plus gênantes. Contrairement à ce que certains déclarent, je suis convaincu que l’on ne peut guérir de la torture, des traumatismes graves, au sens médical du terme . Je suis par contre tout aussi convaincu que l’on peut consolider, toujours au sens médical du terme les séquelles laissées par cette effroyable machine à déstructurer. Bien sûr, même chez les jeunes que nous recevons l’étendue des séquelles est variable, le mélange des couleurs de la pâte à modeler est plus ou moins marqué, mais la plasticité est là. C’est un formidable gage d’espoir .
Le constat que la modification de la modification de l’état psychique d’un membre de la famille retentit sur le système familial est très puissant dans le cas de traumatisme et vient parfaitement s’appliquer à ce que l’on peut appeler la thérapie de réseau. Ce que j’essaie de faire avec ce qui peut sembler être un assemblage familial hétéroclite, qui n’aurait de familial en apparence que le nom, est de débloquer une situation en proposant une alternative au scénario écrit, accepté voire… habituel. Essayer de sortir du système n’est pas simple en thérapie familiale, il est parfois encore beaucoup plus compliqué en thérapie de réseau tant les résistances institutionnelles peuvent parfois être grandes ou vécues comme des mises en accusation ! tant les comportements des uns et des autres n’ont pas « bénéficié » de l’adaptation proposée par la vie ensemble sur des années.
Il n’y a d’ailleurs pas que l’institution qui se sente mise en accusation, le ou la mineur(e) peut parfois, de par sa simple appartenance « ethnique » se sentir accusé(e). un exemple : ce que j’ai vécu avec les enfants de Sierra Leone, du Nigeria, ou du Liberia et qui a été ma première rencontre avec des mineurs enfants soldats ou ayant vécu des exactions pires que tout ce que j’avais entendu jusque là. Je pensais après 4 ou 5 ans de soins aux victimes de torture, avoir touché le fond des récits horribles. C’était vrai jusqu’à l’arrivée de ces adolescents martyrisés au-delà de tout. J’ai vraiment été contraint de dégringoler encore un « paquet de marches ». rendre acteur des enfants d’horreurs insoutenables est à mon sens un des pires crimes contre l’Humanité. C’est une insondable violence qui leur est faite. Je me souviens de l’effet que me firent les propos de ce mineur qui avait tué à maintes reprises quand il me déclara « c’est seulement en te rencontrant que j’ai compris que ce que k’avais fait n’etaitpas bien ». ce jour là j’ai compris que parfois l’acte thérapeutique pouvait se résumer à un « désenseignement ».
Comment ne pas vouloir « désenseigner » quand ce qui a été appris relève de l’absurdité pure et sim-ple comme de vouloir transformer un enfant en soldat !
La place de l’enfant est constamment foulée aux pieds dans le monde moderne, sur fond de discours solennels sur la fin de l’esclavage, de respects des droits de l’enfant, d’égalité des chances, d’éduca-tion pour tous, de démocratisation par Internet et j’en passe. J’ai croisé beaucoup d’enfants qui avaient souffert au-delà de tout d’avoir été mis à une place impensable : celle de soldats.
Ce drame est venu s’imposer il y a une dizaine d’année quand sont arrivés les enfants de Sierra Léone. Ils avaient certes vécu le drame d’avoir été enrôlés, utilisés, mais, pour tous ceux que nous avons reçus, ils avaient vécu l’expérience « initiatique » d’être confrontés à la violence dans ce qu’elle doit avoir de plus absolu. Contraints qu’ils avaient été, sous menace de mort d’assister qui au viol de sa mère, de ses soeurs, à l’amputation sauvage de bras de jambes de ses frères, sœurs ou voisins, au massacre de toute la famille et j’en passe, sachant ce que les mots peuvent faire mal. Un des jeu-nes patients, parmi les plus éprouvés; avait été contraint de jouer au football avec la tête tranchée de son père.
Pareils « spectacles » transforment ces adolescents en témoins impuissants. Toute réaction, aussi dérisoire soit-elle, les mettrait immédiatement en danger de mort, l’inimaginable colère qu’ils emmaga-sinent fait le lit de la violence, de l’identification à l’agresseur.
Comment imaginer qu’il existe aujourd’hui encore des adultes capables de « donner cet exemple »? capables de mettre des kalachnikovs dans des mains d’enfants, et de leur faire croire qu’un gri-gri, qu’une piqûre ou qu’une cigarette magique les rendra invincibles. Comment ces gamins peuvent en-core croire que le rôle de l’adulte est de protéger, de donner les règles? Certains avaient été au com-bat à 8 ans, ils avaient été nommés « sergent chef » à 11 ans parce que les autres avaient 9 ans.
Les médias ont diffusé de nombreuses images d’enfants combattants ; ils n’ont montré souvent que des regards durs, des mains trop petites pour les AK 47 ou les machettes, vignettes du pittoresque atroce dont l’époque est friande, mais il est frappant que l’on ne montre que des enfants noirs.
Comment ne pas penser aux enfants colombiens embrigadés par les FARC? Mais aussi pourquoi ne pas balayer devant nos portes, si près de chez nous? Pas seulement en se rappelant ces images terribles d’un Hitler, qui, sortant un instant de son bunker, quasiment sans plus d’armées, pinçait « paternellement » la joue d’un gamin de Berlin en feu pour lui faire croire qu’il pourrait par son combat sauver le IIIe Reich de l’abîme. Mais aussi en pensant aux enfants utilisés en Irlande du Nord, il y a peu, ou en se révoltant du fait qu’il y a 15 mineurs britanniques envoyés combattre en Irak depuis 2003 et parmi eux quatre filles, en dépit de la ratification par la Grande-Bretagne d’un protocole de l’ONU sur les enfants-soldats.
Que l’enfant soit anglais, irlandais, arabe, tchétchène ou africain, il est d’abord un enfant. Son monde a été détruit et son psychisme cabossé en même temps.
Pour moi le psychisme de l’enfant est un peu comme de la pâte à modeler: quand elle est « jeune » un coup l’écrase certes, mais que cette plasticité qui la rend si malléable permet AUSSI toutes les re-constructions.
La thérapie oui, la thérapie familiale de réseau, sans aucun doute mais convaincu que la thérapie ne passe pas que par le « thérapeutique pur et dur » mais aussi par tout ce qui est thérapeutique « sans le savoir… » nous essayons d’organiser régulièrement des auditions de concerts, des sorties à thè-mes, des visites dans les musées, moments ludiques, instructifs, de découvertes. Se soigner sans le savoir, merci Monsieur Jourdain.
Au retour d’une visite au musée des Arts Africains, de jeunes patients sierra-léonais étaient radieux. « C’était formidable, génial, extraordinaire… » devant cet enthousiasme je leur demandais (assez stupidement je le reconnais) si c’était si intéressant parce qu’ils avaient vu des objets qu’ils connais-saient, qui leur « parlaient »?
-oh non pas du tout on n’a jamais vu ce qui est exposé, on n’a jamais vu cela en Sierra Léone, à part peut-être un petit chien couvert de clous ! Mais c’est la première fois depuis qu’on est en France que l’on voit le nom de notre pays accolé à quelque chose correspondant à une mise en valeur, à quelque chose de « beau ».
Avant cet « événement » chaque fois qu’on parlait de leur pays, c’était en termes d’enfants-guerriers, de prostitution, ou de “ manches courtes et manches longues ” référence à la hauteur à laquelle les bras allaient être coupés. Leur pays réduit pour eux, mais aussi et surtout pour ceux chargés de les soutenir » à des images d’horreur absolue.
Le changement c’était le beau, c’était le fait que la Sierra Léone n’était plus rétrécie à la seule guerre qu’elle traversait mais s’élargissait aussi à une culture riche, une culture qui avait des siècles. Qu’elle ne se limitait plus à une histoire, mais entrait dans le cadre élargi de l’Histoire. La culture de ce pays ne pouvait se résumer à quelques années de guerre civile aussi atroce et insoutenable soit-elle !
Etre Sierra Léonais, Nigérian, ou du Libérien n’était plus, de par la magie de cette exposition, une accusation en soi.
Pour le médecin que je suis, comparer leu potentiel de réparation physique, apprend aussi qu’une blessure psychique correctement traitée peut se réparer beaucoup plus vite qu’une blessure laissée à l’abandon.
C’est ce qui fait qu’à l’inverse je ne peux qu’être particulièrement inquiet quant au devenir de ces jeu-nes laissés tout seuls, sans je dirais « soutien humain ». Je n’aime pas trop l’expression, mais elle est très évocatrice de ce que j’imagine : sans un soutien spécifique et approprié, ces adolescent(e)s de-viennent pour moi pareils à des grenades dégoupillées qui peuvent très bien tenir quelques années. On en voit qui réussissent tout de même à s’adapter, mais qui risquent, à tout moment, parfois le plus imprévisible, d’exploser, comme explose la mine enfouie, qui n’explosera que lorsque l’on marchera dessus, parfois au moment le plus inattendu, conséquence d’un évènement qui semblera anodin à l’éducateur, à l’intervenant social mais qui viendra pour cet adolescent(e) s’arrimer de façon plus ou moins compréhensible au vaisseau extraterrestre de l’horreur. La thérapie de réseau trouve là toute sa place, son efficacité quand elle permet de faire le lien entre l’événement anodin et « lacte posé » mais surtout quand elle fait le lien entre l’enfant, les intervenants, le thérapeute !
Ceci amène, d’un point de vue psychique, à considérer que le principal enjeu, dans un premier temps est la structuration. Ce que ces interventions de thérapie familiale de réseau vont permettre est bien de déconditionner par rapport aux expériences traumatiques, et donc de leur donner un cours diffé-rent. C’est aussi de faire comprendre aux intervenants, à la famille d’accueil que, par exemple, les colères brutales, les comportements étranges, ne sont pas aussi « déplacés » que cela mais font bien sens. Un sens qui nous est étranger, mais qui est une évidence pour le psychisme, conscient ou pas de ce mineur isolé et étranger. Étranger à ce qui est état de Droit, mais aussi état de devoirs !
On voit comme le danger est la non-intervention, ou les interventions qui échouent. Alors, l’expérience traumatique va fonctionner comme modèle structurant de la personnalité, va être conforté comme étant une « réalité » un état auquel on ne peut échapper et dans ce cas tout devient, tout est possible, même le pire de nouveau.
Il est important de garder en mémoire comme le dit clairement et concisément Sandor Ferenczi : “ Le choc est équivalent à l’anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d’agir et de penser en vue de défendre le soi propre”.
Définition simple, mais où tout est inclus : la personnalité du sujet n’a plus d’utilité face à l’événement. Pour l’enfant (comme d’ailleurs pour l’adulte), tout ce qui a permis de fonctionner, de s’adapter par aux colères des parents, aux ennuis de la vie quotidienne, devient caduc face à cet événement majeur, incroyable… sidérant. Les ressources personnelles sont devenues absolument inefficaces et annulent ce sentiment d’être quelqu’un.
C’est à ce moment que les traumatismes, quel qu’ils soient, physiques ou psychiques ont à voir avec la mort. Qu’ils font côtoyer la victime avec cet effroi. Car si la mort physique n’est pas au rendez-vous, la mort psychique est là, tout près.
Un acte qui présuppose que la victime n’a pas de volonté, de désir propre et, finalement, d’existence en tant que personne, est une menace de mort. Il n’est pas obligatoire d’avoir été atteint physique-ment pour approcher d’aussi près la mort, S’il paraît évident qu’être violé est un traumatisme à la fois physique et psychique, il est facilement concevable, pour ne pas dire évident qu’assister à un viol est aussi un traumatisme psychique même si le physique n’est pas touché.
Pour les jeunes qui nous occupent, assister à un massacre, même s’il n’y a pas un des agresseurs qui n’ai touché à un cheveu de l’enfant, c’est quand même un traumatisme psychique. Tout comme peut l’être celui de devoir porter des rockets à ceux du front, à aller au front et à n’avoir pour seul façon de survivre que de tuer !
Un exemple simple de ces mines qui explosent sans le savoir, sans que l’autre et parfois même le patient lui-même ne fasse le lien. Dans un champ de mines par définition, personne ne sait où celles-ci sont enterrées, ni la personne qui marche, ni les autres qui la regardent marcher : j’ai longtemps accompagné un jeune patient que plusieurs fois j’ai dû aller voir à l’hôpital car il avait été renversé par des voitures, à un carrefour. Il avait traversé sans regarder. Une hypothèse facile et idiote (même si elle fut suggérée par un des intervenants qui s’en occupait au foyer…) « forcément il n’y a pas de feux rouges dans son pays ». Une réalité : ce jeune homme avait été violé en prison « malgré » son jeune age… lors des viols, les tortionnaires allumaient une lampe rouge pour signaler qu’ils étaient « au travail ». pour échapper à la folie de l’instant, le psychisme se concentrait sur la lumière rouge… C’était ce qui se passait au moment du traumatisme. Une fois celui-ci passé, une fois arrivé en France, dans un deuxième temps, ce mécanisme dissociatif allait continuer à être actif, ce patient continuait à recourir à cette protection à ce mécanisme qui avait été un mécanisme de survie, et ce, à chaque fois qu’il se sentait de nouveau exposée au danger, au feu rouge… celui-ci acquérant en France un tout autre effet protecteur !
Chaque fois qu’il voyait un feu rouge, il était renvoyé à son expérience traumatique et donc il se redis-sociait. Il avait de nouveau recours au mécanisme qui lui avait été utile la première fois.
Ce qui était mécanisme de défense devenant symptôme et devenant présent après le traumatisme, et restant actif…sans prise en soins, quelques mois, quelques années, voire toute la vie. Le feu rouge était devenu « mine », et la vie minée quotidiennement le patient ne la voyant pas avant qu’elle n’explose, ce patient ne la voyait pas non plus après l’explosion et donc se retrouvait à l’hôpital se voyant enjoindre par ses éducateurs « de faire attention ».
Autre terrain miné, celui qui est nourri de l’identification à l’agresseur. Cette protection qui rend la vic-time acteur tant soi peu de son destin. Accepter l’image que le tortionnaire a de vous c’est se retrou-ver amené à finir le travail, d’où les actes qui vont de « se faire mal » au suicide réussi, avec tous les intermédiaires : conduites addictives, suicidaires, automutilations, tentatives de suicide, ou même comme m’expliquait un jeune patient : “ quand je ne suis pas bien, je ferme les yeux et je traverse la rue ”… jeux dangereux, défi, test ? cela l’amenait régulièrement à se faire copieusement invectiver par des chauffeurs, par ses éducateurs, ce dont il se plaignait ne comprenant pas qu’ils ne comprenaient pas ! ça l’a amené aussi 3 ou 4 fois aux urgences de l’hôpital !
Cette identification à l’agresseur peut amener à des conduites dangereuses voire délinquantes, la victime alors se pare du masque de l’agresseur. Et souvent ce qui motive la demande de consultation est ce coté « sale gosse » pour le moins qui exaspère tant les éducateurs
L’horreur même de ce qui a été commis confère parfois une puissance extraordinaire aux agresseurs. Très souvent ils ne parviennent pas à les nommer quand ils les connaissent. Quelques patients, rares, sont parvenus à donner le nom de leurs tortionnaires, en particulier des tortionnaires femmes de Gui-née. Mais la crainte que ce simple nom inspirait se lisait dans leurs yeux « c’était quand même des mamans ». une jeune femme m’expliquant qu’elle avait « même été torturée par des tortionnaires femmes, du sexe masculin !!!! » Qu’il est difficile d’accepter qu’on a croisé une vision du diable ! il est exceptionnel que les patients puissent décrire autrement que de façon fragmentée leurs agresseur. Alors quant à le nommer c’est déjà l’invoquer… quand elles connaissent le nom de leur agresseur, ne peuvent pas le dire parce que c’est déjà lui redonner la présence auprès d’elles. Mais ainsi il n’est plus possible de jamais retourner la violence contre l’agresseur ni d’obtenir justice.
Il est clair que ces jeunes n’obtiendront jamais justice contre l’agresseur réel, que dire des enfants soldats ? comment obtenir réparation de celui qui vous a envoyé au front alors qu’il était celui qui sa-vait ! alors qu’il est actuellement au pouvoir ! Ils ne verront jamais sur le banc des accusés leurs agresseurs, ni ces adultes qui ont si lamentablement jeté aux orties le rôle protecteur des adultes. Jamais ils n’entendront que ce qu’ils ont subi était abject, injuste ! la reconnaissance possible du sta-tut de réfugié ne peut être qu’un pale édulcorant d’un procès. C’est tout juste le versant « victime » qui est reconnu, seulement une hypothétique reconnaissance peut être trouvée dans cette décision. Cer-tainement pas une réparation. Jamais leur agresseur ne sera sanctionné.
Recréer une « famille » dans la cabinet de thérapie c’est un peu essayer de réparer une enveloppe protectrice déchirée, c’est tenter de refermer une porte de l’enfer. Essayer de la repousser est sûre-ment déjà mieux (moins mal) que de la laisser grande ouverte !
Essayer de refermer cette porte c’est par exemple expliquer à tout le « réseau », jeune patient com-pris, que l’identification à l’agresseur se déplace sur des adversaires beaucoup moins dangereux tels le ou la référent(e) de l’Aide Sociale à l’Enfance, l’éducateur, le directeur du foyer, l’enseignant ! que dire de l’OFPRA ! quel ennemi parfait non seulement il fait un travail qui oblige à revisiter son drame, mais en plus il représente l’autorité celui qui s’appelle Officier de protection !
Combien de fois n’ai-je entendu dans le foyer de mineurs où j’intervenais : « les éducateurs ne nous aiment pas, il ne font cela que pour l’argent ils s’en fichent complètement de nous, ils nous maltrai-tent ». Ferenczi appelle cela une falsification optimiste c’est-à-dire que l’enfant se dit : “ les éducateurs me maltraitent parce qu’ils ne me respectent pas, parce qu’ils ne m’aiment pas, parce que je ne suis rien d’autre pour eux qu’un objet, que je justifie leur salaire ”. C’est insupportable, un enfant ne peut pas grandir avec une idée pareille, même dans un foyer, ce n’est pas possible. Une solution est donc de falsifier de façon optimiste la réalité en se disant « ils font ça pour mon bien, pour m’apprendre, pour m’éduquer». Et combien de fois réapparaissent des images de parents « sévères » pour mon bien, d’enfants « élevés à la dure ». c’est pour notre bien !
Expliquer cela lors d’une thérapie de réseau, c’est aborder le cheminement étroit qui fait que plus on est gentil plus on est « mieux que les parents d’origine » plus c’est insupportable… cela ne veut pas dire qu’ils soient condamnés à être frappés pour croire qu’ils comptent pour quelqu’un !!
Le chemin étroit offre son autre versant tout aussi dangereux : le moment où on leur propose un autre mode de réaction entraîne souvent une crise du fait de la démonstration que ce qu’ils ont enduré n’était pas normal !!!
Le miroir du même chemin est tourné également vers les éducateurs et encore plus violemment vers les familles d’accueil qui se croient dans une impasse et vient justifier ces thérapies de réseaux. Séances où l’on essaie de faire tourner les différents rouages dans un sens commun à tous, ce qui donne de bien meilleurs résultats que de se concentrer à faire des efforts pour forcer un rouage à bouger en espérant que les autres « vont suivre ».
Expliquer à des éducateurs, des familles d’accueil, ou à tout autre intervenant que ces mineur(e)s ont, en tant que mineur(e)s traversés des guerres, ont survécus, ont réussi à fuir, à arriver à des milliers de kilomètres de chez eux, à survivre et à se retrouver dans nos villes inconnues pour eux, aux codes parfois étranges ! et qu’il n’est pas simple de vouloir les traiter comme des mineur(e)s qu’ils ou elles sont, mais avec un vécu qui n’a rien à voir avec la minorité ; que par exemple leur proposer des sta-ges d’autonomisation peut avoir un côté «pour le moins déplacé. D’autant plus à côté de la plaque qu’il ne leur aura pas été redonné psychiquement leur place d’enfant, comment se comporter en en-fant quand on a pas eu de place d’enfant. Pour moi thérapeute quel plaisir de voir ces faux adultes « régresser » vers un comportement d’adolescent, réinvestir leur place d’adolescent.
La contradiction se situe souvent dans le fait de leur donner en même temps une place d’enfant qu’ils ne connaissent pas et une place d’adulte qui n’est que maturation post-traumatique. Étant capables de faire un certain nombre de démarches, de gérer eux-mêmes leur argent, de s’habiller, ils sont contraints, ne peuvent vivre autrement cette protection légitime par exemple de la part de l’éducateur, que comme une brimade et un déni de leur vécu. Ils ont fait 5000 kilomètres ou plus pour arriver dans ce foyer de banlieue et on leur interdit d’aller faire leurs courses seuls à Paris. Quel monde extraordi-naire quand même !
Ils se retrouvent également revictimisés par le simple fait que de façon pragmatique il est proposé par exemple à un jeune homme brillant, un « choix » entre un CAP de maçon ou de carreleur alors qu’à la question qu’est ce que tu voudrais faire, exprime ton choix… il avait répondu archéologue ! même s’il m’arrive de trouver beaucoup plus sain que devant un tel non-choix devant un tel décalage entre la demande et la « réponse » ils se fâchent. En effet comment ne pas craindre pour l’avenir d’un adoles-cent qui, formaté par les expériences traumatiques, accepte sans broncher, de renoncer à ses compé-tences, à ses désirs, à ses rêves ! Que dire de la hargne de cet adolescent qui voulait être archéolo-gue et a qui fut proposé un stage de carreleur « c’est pareil tu es à genoux et tu grattes le sol !!!
L’incompréhension qui vous retransforme en victime associée au fait qu’ils n’existent que comme vic-times peut vite devenir un cocktail particulièrement explosif ! ils ne peuvent dans tout leur trajet en France exister que comme victimes, mais qui dit demande d’asile, qui dit mineur arrivant sur le sol français dit présomption de mensonge. Contrôle de l’âge par ces examens grotesques de détermina-tion de l’age osseux (c’est un vaste sujet) et contrôle, comme souvent des dires de la victime… “ est ce que c’est vrai ? ”, certaines institutions « d’aide » ayant même établi l’obtention de la « vérité » en dogme. Comme si la validation du statut de victime passait par la validation de leur histoire traumati-que. Je suis victime donc j’existe… Voilà un détournement bien cartésien. Eux qui n’ont jamais eu leur vraie place, les voilà placés une fois encore dans une place particulièrement inconfortable.
Combien de jeunes filles me sont amenées parce qu’elles « ont un comportement provoquant vis-à-vis des hommes, quant on ne va pas comme récemment jusqu’à me les présenter comme des éroto-manes ! puissance du diagnostic !!!!
Raisonner de la sorte peut se résumer à croire que le seul avenir « rose » que ces jeunes filles cher-chent en France c’est de venir se prostituer sur un trottoir de la capitale ! la vraie question à se poser, la seule à réfléchir « en réseau » est plutôt, me semble-t-il : qu’a t il pu se passer dans sa vie pour en arriver là. C’est un peu comme cet « adage » ils viennent manger notre pain… de quel pain s’agit il ? celui qui se ramasse dans les poubelles, les colis du Secours Catholique, des Resto du cœur ? est ce vraiment cela qui a pu les pousser à venir chez nous ? comment accepter de donner cette image si l’on a pas souffert de façon insupportable ?
La thérapie de réseau pour les MIE peut proposer l’ébauche d’un cadre éducatif qui n’ignorerait pas l’histoire traumatique de l’enfant, qui n’essaierait pas de faire l’économie de la compréhension de la souffrance mais qui ne résumerait pas l’histoire à l’événement ou malheureusement aux événements traumatiques à répétition
mettre des frontières à l’agresseur qui sommeille dans ce jeune victime, fait que la partie victime sa-che que l’on ne laisse pas faire l’agresseur. Ceci ébauchant le message que les agresseurs ne sont pas toujours les plus forts. Ceci venant diminuer la puissance de l’identification à l’agresseur.
Il faut pouvoir dire à la victime “ je ne peux pas te laisser agresser les éducateurs mais je peux com-prendre que ce qui s’est passé t’a renvoyé à ce que tu as vécu, mais même si tu te sens très mal en ce moment, je ne peux pas te laisser te comporter comme ça ”. le réseau est très utile dans ce travail compliqué et nécessite en permanence un travail sur soi même ; il devient nécessaire de tout le temps remettre en question ce que l’on ressent.
l’identification à l’agresseur, par exemple devant une insulte de type raciste peut passer pour cet en-fant maltraité et victime de racisme, peut être double : double identification aux deux agresseurs : l’une à l’agresseur raciste “ si je suis mauvais, c’est parce que je suis noir » (par exemple), l’autre à son autre agresseur qui est sa famille maltraitante. Il peut être plus simple de se réugier dans l’identité du mauvais : “ il vaut mieux être mauvais que de ne pas avoir l’identité du bon ”.
Il faut aussi prendre en compte la différence « culturelle » : une famille d’accueil blanche qui est bien-veillante, cette bienveillance même risque de renforcer le biaisage de l’échelle de valeur et peut ame-ner à des idées chez l’adolescent, du type : « ils sont bienveillant et ils sont bons parce qu’ils sont blancs. Mais moi qui suis noir, je suis de cette grande famille des mauvais ». sujet délicat mais qui doit être abordé, car qui peut faire l’économie des expression « voir tout en noir ». la famille d’accueil ou le ou la référente qui exprime cela devant un désarroi par exemple, n’a pas le moindre « racisme » à l’esprit au moment où elle le dit, ni la moindre intention désagréable, mais il y a fort à parier que pour le jeune noir cela soit reçu fort différemment ! comment ne pas comprendre la colère d’un jeune Nigé-rian dont les parents chrétiens, avaient été tués par des musulmans dans un des multiples conflits de ce pays. Son problème était simple, il avait en urgence été placé, dans une famille d’accueil musul-mane, pendant le ramadan, et dans laquelle il était arrivé à midi. Quand il avait dit qu’il avait faim, on lui avait répondu qu’il ne mangerait que le soir. Il n’avait pas défait son sac et … était parti !
La thérapie familiale de réseau pour des mineurs étrangers isolés peut devenir le lieu où les diffi-cultés, les incompréhensions, les contraintes institutionnelles peuvent s’expliquer, se dire, essayer de se comprendre. S’apaiser. Elle demande un effort de tous, mais c’est justement la preuve que tout le monde fait un effort, ou des efforts, dans le but primordial que « cela aille mieux » qui ouvre le champ des possibles pour ces jeunes, garçons ou filles, qui n’ont le plus souvent, jamais vécu d’autres situa-tions qu’arbitraires, qu’abus de pouvoir ou que perte des repères « confiances » et « protection ».
Ceci impose de « tenir bon » mais à ce prix, à l’aune de ces efforts des différents intervenants, se mesurent les progrès et s’ouvre une vie apaisée.
Docteur Pierre Duterte
Psychothérapeute – Thérapeute familial
© Docteur Pierre Duterte Psychothérapeute – Thérapeute familial 
Les réfugiés ont un point commun dans leur histoire : leur départ n’a pas été préparé, il s’est fait dans l’urgence de la survie, Le trajet migratoire s’est fait le plus souvent dans des conditions épouvantables d’insécurité, de mise en danger. Très souvent les familles sont incomplètes du fait d’enfants laissés au pays, disparus en route, morts. L’absence de l’enfant est une douleur indescriptible et souvent indicible. Il s’instaure donc une nouvelle règle qui est le silence. Cette règle familiale s’applique aux parents, aux enfants arrivés dans le pays d’asile mais aussi aux enfants nés en exil. Parler des enfants absents met en danger.
Le thérapeute se retrouve souvent dans une position délicate devant « l’insupportabilité » de la situation. Parfois le traumatisme de la disparition accolée à la violence, aux traumatismes vécus par les membres de la famille font que le thérapeute pourrait être tenté d’appliquer la règle.
Le monde diplomatique a mentionné le n° 29 de la revue Eurorient dans laquelle l’article sur le trajet migratoire est paru!
http://www.monde-diplomatique.fr/revues/2009/08

